Archives de Catégorie: Psyché

Ici on parle de tout mais surtout de psychanalyse

La théorie de la troisième topique de Christophe Dejours

Cet article est une brève présentation de la théorie de la troisième topique de Christophe Dejours.

Le modèle d’une troisième topique (ou topique du clivage) est venu de la confrontation à des problèmes cliniques rencontrés en psychosomatique, que la théorie de Fain et Marty ne permettait pas d’expliquer. Ainsi, ce premier modèle ne semble pas satisfaisant pour interpréter les cas de décompensation somatique survenant chez certains patients psychotiques, ni chez des sujets possédant de bonnes qualités de souplesse et de stabilité au niveau de l’organisation psychique. L’investigation clinique conduit Christophe Dejours à affirmer que n’importe quel sujet pourrait être victime d’une décompensation psychosomatique. La vulnérabilité à la décompensation somatique existerait chez tout le monde sans exception.

La théorie de la troisième topique (Dejours, Le corps entre biologie et psychanalyse, 1986) avance que la santé physique ne repose pas essentiellement sur l’organisation psychonévrotique de la personnalité (comme le défendent Fain et Marty), mais sur la stabilité d’un clivage (la troisième topique est une topique du clivage) qui se prolonge jusque dans l’inconscient entre deux secteurs : un secteur où l’inconscient est sexuel et refoulé (l’inconscient dynamique) et un secteur dont la formation passe par un processus différent du refoulement, appelé inconscient amential (ou inconscient enclavé dans la théorie de Jean Laplanche).

Cette forme de l’inconscient prend naissance dans les échecs de "traduction" (cf. la théorie de la séduction généralisée de Jean Laplanche) du message que l’adulte adresse à l’enfant. En effet, les messages énigmatiques que l’adulte adresse à l’enfant sous diverses formes nécessitent invariablement une traduction de la part de ce dernier. Seulement, lorsque le message de l’adulte passe par la violence éxercée sur le corps de l’enfant (violence physique ou viol sexuel) ce dernier, alors surchargé par l’excitation, n’est plus en état de penser, ni de traduire, ce qui se produit en lui. Faute de traduction, il ne peut y avoir de place pour le refoulement stricto sensu. À la place de l’inconscient sexuel se forme ici du non-refoulé : l’inconscient amential.

L’inconscient amential est maintenu en respect par une chape solidement constituée de pensées d’emprunt, non personnalisées, données de l’extérieur par le sens commun et l’imaginaire social, déposées dans le système conscient. Contrairement à l’inconscient dynamique, il ne se fait pas connaître par un retour du refoulé. Lorsqu’il se manifeste il provoque une rupture de continuité du moi sous la forme cardinale de la perte de contact avec son propre corps. L’inconscient amential ne fait irruption que s’il y a une déstabilisation du clivage. Cette dernière se manifeste par une angoisse typique, sous la forme d’une sensation de glissement atroce dans un gouffre sans fond (angoisse de décrocher, Dejours, 2006). Si ce mouvement ne s’interrompt pas, il projette le sujet dans l’expérience du chaos ou de la destructuration "amentiale" du moi (au sens de Meynert, c’est-à-dire d’une confusion mentale où toute possibilité de liaison psychique à disparu).

Mais, dans l’imminence d’une déstabilisation du clivage, c’est-à-dire d’une crise, certains patients trouvent une "issue somatique" qui permet d’enrayer la destructuration du moi. À la place d’une perte de contact avec le corps survient alors une décompensation somatique. Cette dernière fonctionne comme une solution conservatrice pour le moi et la topique, pendant que le corps subi de son côté les détériorations.

La théorie de la troisième topique de Christophe Dejours se présente aujourd’hui comme une alternative valable à la théorie de Marty et Fain dans l’interprétation des décompensations psychosomatiques.  Elle permet par ailleurs de rouvrir la question tant controversée du "choix de l’organe" en psychosomatique.

 

Jacques Lacan : par où commencer?

Guide du routard à l’usage du voyageur ayant décidé de se rendre en lacanie.

Je suis en ce moment en train d’essayer d’apprendre à parler couramment le lacanien, ce qui, vous vous en doutez, n’est pas chose facile. Je voudrais donc vous faire partager mes impressions de voyage en terre inconnue.

1. Ce qu’il ne faut pas faire :

Tout le problème avant la pensée de Lacan et de ses épigones, c’est de savoir comment y entrer. Et le moins que l’on puisse dire c’est que ce n’est pas une chose facile. En Lacanie, les visiteurs qui viennent du pays de Psychologia sont très mal reçus. Ceux qui viennent du pays de Philosophia sont moins mal reçus mais mal reçus quand même. Lire Lacan c’est donc un peu comme vouloir s’installer en Corse, on sent qu’on n’est pas vraiment le bienvenue. A la rigueur on veut bien nous tolérer mais rien de plus.

Pour entrer dans l’oeuvre de Lacan, il convient tout d’abord de savoir quoi lire. Voici donc quelques remarques sur certains ouvrages qu’il m’a été donné de parcourir. Commençons par ceux que je vous déconseille :

a. Pour lire Jacques Lacan. Philippe Julien
Collection Point. Titre avenant. On se dit qu’il n’y a pas meilleur ouvrage pour entrer dans l’oeuvre du psychanalyste. En fait, il n’en est rien. Normalement toute personne saine d’esprit qui n’a pas lu la moitié des Séminaires déteste Jacques Lacan au bout de dix pages. Philppe Julien parle en lacanien, pour les lacaniens. Le titre premier était d’ailleurs : "Le retour à Freud de Jacques Lacan. L’application au miroir". La refonte du titre sert simplement à vendre le bouquin à des gens qui n’y comprendrons jamais rien..

[remarque postérieure : Après avoir lu les trois premiers séminaires, j'ai repris le livre de Philippe Julien. Ô surprise, il m'apparaît à présent très intéressant. Il s'agit en fait d'un ouvrage d'approfondissement tout à fait intéressant mais il convient de ne pas commencer par cet ouvrage pour découvrir J.Lacan].

b. "La pensée Lacan" Que Sais-je?. Paul Laurent Assoun

Là encore, on peut penser que c’est une bonne entrée en matière. Un "Que sais-je?", collection grand public, Paul Laurent Assoun, professeur de grand talent.. Nouvelle erreur. Au bout de vingt pages à peu près claires, on ne comprend plus rien et P-L Assoun ne fait rien pour nous aider. Personnellement, à chaque fois que j’ai essayé de lire ce "que sais-je?", j’ai arrêté de m’intéresser à Lacan pendant au moins un an.

c. Lire Lacan dans le texte.

C’est déjà une meilleure idée que de se lancer dans les deux bouillies verbales que je viens de vous présenter. Le problème c’est que cela va être très long et que, pour quelqu’un qui ne connait pas Freud et les grands philosophes sur le bout des doigts, cela risque d’être difficile. Possible. Mais difficile. Dans le cas où vous voudriez tout de même commencer par lire Lacan dans le texte, je vous conseillerais de démarrer par ses premiers Seminaires (les deux premiers sont en format poche). Ils sont assez lisibles pour un lecteur ayant de bonnes bases en philophosphie. Par contre je déconseille la lecture des Ecrits dans un premier temps. Trop souvent conseillés au primo-lecteur, ils sont en réalité écrits d’une manière quasi-crypté et une grande part de leur contenu est incompréhensible pour quelqu’un qui n’a pas lu les Séminaires.

En réalité s’il est si difficile d’aborder l’oeuvre de Jacques Lacan c’est notamment parcequ’il existe deux Jacques Lacan.

Le premier, celui des premiers seminaires, est lisible. Il part des réflexions freudiennes et post-freudiennes traditionnelles (Freud, Mélanie Klein, Anna Freud etc. ) pour porter sur elles un regard qu’on qualifiera de "philosophique". Il s’agit bien souvent d’un méta-discours, réfléchissant sur ce qu’est que la psychanalyse en soi. La spécificité de sa pensée tient alors notamment dans ce qu’il utilise, pour lire l’oeuvre de Freud, les réflexions de F. de Saussure sur le langage et sur l’opposition entre le signifiant (le mot) et le signifié (ce qui est désigné par le mot).

Il y a aussi un Jacques Lacan tardif. Fasciné par les mathématiques, densifiant au maximum ses schémas jusqu’à les rendre illisibles pour le non-initié, amateur de jeux de mots tordus (justifiés par la place accordée à la "lettre"), il est inabordable pour qui n’est pas entièrement familiarisé avec le premier. Or toute la difficulté vient de ce que la plupart des ouvrages de vulgarisation veulent nous présenter "Tout Lacan" recouvrant le premier Lacan, lisible, sous le second, illisible.

Alors, certes, pour bien comprendre Lacan, sans doute faut-il comprendre "tout Lacan". Mais pour ma part, je pense qu’il faut, dans un premier temps et de manière plus humble, essayer de "mal" comprendre Jacques Lacan. D’en avoir une vue grossière, partielle, déformée, mais une vue qui peut être utile, au lieu de tenter de tout comprendre pour finir par ne rien comprendre du tout.

Dans cette optique, je conseillerais donc deux ouvrages :

1. Conceptions psychanalytiques de la psychose infantile. H.Ledoux

Cet ouvrage n’a pas pour but premier de présenter Jacques Lacan, encore moins de présenter "tout Jacques Lacan". C’est peut-être pour cela qu’il est aussi utile pour le néophite (précisons que nous parlons d’un néophite qui connaitrait tout de même un minimum la psychanalyse). Dans son ouvrage, H.Ledoux ne donne à aucun moment son point de vue mais se contente de présenter et de comparer les thèses des principaux psychanalystes sur l’enfance et la psychose infantile. Il revient assez longuement sur les principaux concepts lacaniens qu’il éclaire de l’extérieur en soulignant ce qui les distingue des autres conceptions psychanalytiques. Clair, simple, intéressant, une excellente entrée en matière.

b. Lacan. J-M Palmier

Lacan présenté par un philosophe. Ce qu’il y a d’intéressant dans cet ouvrage, c’est qu’il présente la pensée de J. Lacan avant 1968 puisque le livre date de 1969. Les premiers concepts ne sont donc pas encore recouverts et rendus illisibles par leur relecture tardive. C’est assez clair mais le texte conviendra mieux aux lecteurs qui ont un minimum de base en philopsophie. A l’inverse la question de la clinique n’est quasiment pas abordée.

Je ne doute pas qu’il existe d’autres ouvrages permettant d’entrer en lacanie, n’hésitez donc pas à me faire part de vos conseils ou remarques.

Sur le même sujet :

Conférences de Jacques Lacan à Louvain  en vidéo

Entretiens télévisé de Lacan

L’université Paris V et la forclusion du nom de Lacan

Un pastiche de Lacan intitulé Phallus et kiki

Moquons-nous de Françoise Dolto

ou pourquoi il est dangereux de publier ses théories (elles risquent d’être lues 50 ans plus tard).

Je sors de la lecture de quelques ouvrages de Françoise Dolto et je dois dire que c’est plus intéressant que je le pensais. Elle a tout de même un sens clinique pour le moins impressionnant. Je ne saurais d’ailleurs que trop conseiller sa lecture aux jeunes étudiants en psychologie. Elle permet d’avoir une idée claire (quoi qu’un peu simplifiée) de la pensée freudienne.

Néanmoins, F.Dolto professe parfois des énormités plus grosses qu’elle, avec un aplomb sidérant, et relire certains passages avec le recul du temps constitue une activité ludique indéniable.

Voici donc deux extraits tirés de Psychanalyse et pédiatrie (1971, coll. Points, Seuil) :

p.236-237 A propos de Marcel (10ans) qui vient notamment pour des problèmes de pelades.

Remarques conclusives à propos de la thérapie et de l’évolution de Marcel:

"Tel qu’il est, il est au même niveau que bien des enfants de son âge qui deviennent des adultes fort adaptables, c’est-à-dire "normaux" bien que n’atteignant jamais le stade génital du point de vue objectal, ce qui signifie que leur activité sexuelle pourra être adulte, mais avec une affectivité infantile et un objet d’amour choisi sur le type oedipien inconsciemment homosexuel : la femme phallique, autoritaire et frigide".

p. 225-226 : A propos de Didier (10ans) qui consulte pour un retard scolaire considérable.

La thérapie est interrompue, la mère opposant une très grande résistance. Il s’agit visiblement d’un personnage extrêmement désagréable qui "considère les hommes comme des "enfants" et les enfants comme des "choses"". Le moins que l’on puisse dire, c’est que F.Dolto a un contre transfert très négatif vis-à-vis de cette mère.

Remarques à propos de l’avenir de Didier:

"A notre avis le pronostic social de Didier est bon, mais au point de vue sexuel, la puberté étant proche, Didier ne nous paraît pas capable, avec la mère qu’il a, de résoudre la question autrement que par l’homosexualité manifeste. Ceci dans le cas le plus favorable, car, chez lui, l’homosexualité représente la seule modalité inconsciemment autorisée par son Sur-Moi, calqué sur le Sur-Moi maternel. [...] Au cas, possible, où ses objets d’amour l’obligeraient à refouler son homosexualité dans les années d’adolescence sous peine de perdre leur estime, Didier perdra alors la plus grande partie de ses moyens de sublimation, et sera sans doute obligé de vivre, impuissant sexuellement, aux dépens d’une femme riche, autoritaire, qui éventuellement, lui racontera ses aventures avec d’autres hommes. Ce sera plus ou moins ouvertement un voyeur, et en tout cas un inhibé social masochiste".

Ces citations m’inspirent plusieurs réflexions:

Autant dire que l’avenir de ce pauvre Didier est déjà tout tracé: transsexuel à Clichy à 20 ans, gigolo d’une vieille riche à 30… Plus sérieusement, et en passant outre ce douteux déterminisme, il ne faut pas trop accabler cette pauvre F.Dolto qui écrit aussi des choses très intéressantes (disons qu’elle nécessite une lecture sélective). Cela prouve aussi que, lorsqu’elle constituait la théorie de référence, la psychanalyse se permettait des excès qui ont en grande partie disparu aujourd’hui. On a en effet ici, l’image d’une théoricienne sûre de détenir la vérité, réductrice, aveuglée dans ses certitudes au point de se croire capable de jouer les Cassandre. Cela me fait penser aux propos de certains neurologues actuellement, convaincus d’avoir découvert le Graal. Il me semble que la position de théorie majoritaire pousse à ce genre d’excès. Et la désaffection que subit la psychanalyse depuis plusieurs années est peut-être, de ce point de vue, un mal pour un bien.

 

Le psychodrame psychanalytique : Présentation des concepts fondamentaux

A- Généalogie du psychodrame

On peut définir deux filiations principales du psychodrame analytique : la notion de catharsis (et ses développement chez les penseurs du théâtre) ainsi que le concept de scène psychique tel qu’il est défini dans l’œuvre de Freud.

1- Le psychodrame, un théâtre de la catharsis

Tout d’abord, pour comprendre les soubassements théoriques du psychodrame – en particulier du psychodrame morénien – un détour par l’histoire des conceptions sur le théâtre paraît utile. En effet, il permet de montrer que la réflexion sur le psychodrame s’inscrit dans une généalogie et s’inspire de la notion de catharsis.

Dans La Poétique[1], considérée comme un des premiers écrits théoriques sur le théâtre, Aristote traite de la tragédie et de l’épopée. La notion de « poïésis » est centrale dans ce texte. Elle s’applique à toute création artistique conçue comme une imitation de la réalité sensible. Pour Aristote, ce qui doit primer dans la tragédie, c’est l’intrigue (« drama »). Elle doit nécessairement être composée d’un début, d’un milieu et d’une fin et constituer une unité. La poésie tragique présente ce qui pourrait être « en puissance » (potentiellement). Même lorsqu’elle prend pour thème ce qui est en fait advenu, elle le présente comme pouvant arriver de nouveau. Ensuite, la tragédie se définit par ses effets : elle doit susciter la « terreur » et la « pitié » du spectateur. Sa finalité est de provoquer chez ce dernier la catharsis, purge des passions. Elle consiste en une libération des passions du spectateur qui, pour le dire avec les mots de Lacan, les éprouve sur le mode de l’imaginaire, le semblable se traitant par le semblable.

En 1871, Friedrich Nietzsche va définir le théâtre comme ce qui dépasse la simple imitation. Pour lui, la scène permet une métamorphose. Comme il l’écrit dans Naissance de la Tragédie[2], « celui-la est dramaturge qui ressent une irrésistible impulsion à se métamorphoser soi-même, à vivre et agir par d’autres corps et d’autres âmes » ( §8, « L’origine de la Tragédie »). Dans cette vision, le sujet comme acteur se voit lui-même métamorphosé dans un autre corps et agit comme s’il vivait réellement dans un autre corps. Ainsi, la représentation est inscrite dans l’essence théâtrale qui n’existe que lorsque s’accomplit la métamorphose. L’oeuvre théâtrale a pour finalité d’être représentée et cette représentation lui permet d’être pleinement. Pour Nietzsche, la valeur du théâtre ne réside pas tant dans la catharsis que dans le résultat de la métamorphose qu’elle permet.

Plus près de nous, Antonin Artaud[3] parle de scène de la cruauté. Il souhaite que le théâtre se dégage des règles et de l’intellect. Il recherche dans l’œuvre l’abolition des distances, et le retour à des images nées de sensations occultées et oubliées. Ainsi, Artaud perçoit le théâtre uniquement comme création et comme création de l’inconscient; non comme « re-présentation » car nulle présentation ne lui pré-existe.

Ces différentes réflexions sur la valeur cathartique du théâtre se retrouvent dans l’évolution des conceptions sur le psychodrame. En effet, Moreno souligne l’importance de la catharsis pour les spectateurs du psychodrame, s’inspirant directement de la pensée d’Aristote. A l’inverse, le psychodrame psychanalytique abandonne cette conception de la catharsis. Le jeu a d’abord un effet thérapeutique sur celui qui joue. Cette idée trouve un écho dans la notion nietzschéenne de « métamorphose » du sujet par le jeu dans sa dimension vécue.

2. La scène psychique. Du rêve au jeu

Ensuite, la notion de scène psychique développée par Freud est fondamentale dans la définition du psychodrame analytique. La première fois que Freud parle de scène, c’est en 1897 pour connoter certaines expériences infantiles traumatisantes organisées en scénarios, en scènes.

En 1918, dans L’homme au loup, il parle de scène originaire ou primitive pour nommer le coït parental. Pour lui, cette scène renvoie au passé ontogénétique et phylogénétique de l’individu. Face à elle, le sujet est sidéré, figé par la rencontre brutale et inarticulée d’une scène et d’un signifiant. C’est la production d’un scénario fantasmatique articulant la scène et son signifiant qui va permettre au sujet de dépasser la sidération psychique, c’est-à-dire le traumatisme. Comme nous le verrons, une des fonctions du processus psychodramatique est de rendre cette tentative de liaison possible.

Dans L’interprétation des rêves, Freud énonce que « les pensées du rêve et le contenu du rêve nous apparaissent comme deux exposés des mêmes faits en deux langues différentes, ou mieux le contenu du rêve nous apparaît comme une transcription des pensées du rêve dans un autre mode d’expression[4] ». Le même principe est à l’œuvre dans le psychodrame : lorsque l’on joue le récit du sujet, on le transcrit dans un mode d’expression différent de celui de son énonciation. Ainsi du récit au jeu, il y a cette transcription. Il est important, dans le psychodrame, de scander ces temps de l’énonciation par une différence spatio-temporelle.

Ainsi, on retrouve dans le psychodrame les processus à l’œuvre dans le travail du rêve.

Tout d’abord, dans le jeu psychodramatique, la condensation est présente car la durée du jeu est en général plus courte que le récit, mais également du fait qu’une personne peut jouer plusieurs personnages.

Ensuite, à partir du texte du patient, le jeu opère des déplacements. Dans le jeu, les analystes ou le sujet peuvent insister sur telle ou telle partie du récit, en occulter une autre, ou encore jouer le contraire de ce qui fut énoncé précédemment.

Autre point, dans le rêve, les images ont valeur de symboles. Or, dans le jeu psychodramatique, la prégnance réelle des corps ne permet pas ces aménagements. C’est ainsi la relation entre les personnages qui devient symbolique. Le jeu permet l’articulation des représentations à des signifiants.

Le dispositif psychodramatique permet donc le passage du récit au jeu et ainsi le passage d’une scène non articulée typiquement traumatique à une articulation signifiante dont le sujet est le produit. Ainsi, le psychodrame peut être identifié à la scène du rêve mettant en œuvre les mêmes procédés. Ils sont tous deux le lieu des articulations de l’inconscient et du travail des signifiants.

Si les notions de « catharsis » et de scène psychique dessinent en quelque sorte la généalogie du psychodrame, il convient à présent d’en raconter l’histoire.

B- Histoire du psychodrame

Le psychodrame psychanalytique naît en France dans les années 1940, et résulte de la rencontre de la psychanalyse et du psychodrame morénien.

Pour Moreno, le psychodrame est une « science qui explore la vérité par des méthodes dramatiques[5]». Celui-ci se fonde sur le modèle du théâtre. Pour théoriser le psychodrame, il se réfère à la fois à la théorie de la spontanéité et à la théorie de l’abréaction.

En effet, Moreno cherche à reproduire la « spontanéité créatrice » des enfants au travers de la notion de rôle. Il considère qu’au cours de son développement, l’enfant adopte des rôles successifs dans ses différentes relations d’objets, pour aboutir à la construction de son identité. Moreno reprend cette idée pour l’adapter au psychodrame. Il  permet à l’enfant de développer ses potentialités en lui proposant de les tester, de les essayer.

A Vienne, en 1921, Moreno fonde le théâtre de la spontanéité afin d’induire une abréaction des affects. En d’autres termes, il crée une situation théâtrale non prédéfinie. Chacun des spectateurs peut y participer à sa guise en collaborant à tous les stades de création du scénario ou du jeu. Le directeur de jeu peut intervenir à tous moments en intégrant de nouveaux acteurs ou en inversant les rôles. Par le jeu, le sujet découvre en lui des potentialités et des virtualités insoupçonnées. En permettant de vivre des émotions à travers le jeu de rôles, le sujet prend conscience de ses sentiments. Cette prise de conscience, qui enclenche un effet cathartique, n’est possible que si l’acteur est pleinement spontané.

L’absence de théorisation du psychodrame chez Moreno et la grande liberté proposée par ce cadre sont à l’origine de l’extension et de l’éclectisme des différentes techniques regroupées sous le nom de psychodrame. Quelques questions touchant au psychodrame morénien viennent dévoiler ses limites : on peut se demander si les effets de celui-ci s’inscrivent dans une continuité même lorsque les sujets ne sont plus appuyés par le regard omnipotent du directeur de jeu. On peut également s’interroger sur la prescription de la spontanéité dont l’objectif est de supprimer les mécanismes de défenses et les résistances, sans pour autant les analyser. Cette technique évite ainsi tout travail d’élaboration des conflits psychiques internes du sujet ou de sa problématique de séparation avec les imagos parentaux, central dans les méthodes thérapeutiques d’inspiration psychanalytique.

Sans qu’une influence directe du psychodrame morénien soit tout d’abord identifiable, le psychodrame psychanalytique individuel naît, en France, dans le service du professeur Heuyer vers 1946. Créé par Serge Lebovici accompagné de René Diatkine, Evelyne Kestemberg et Jacqueline Dreyfus-Moreau, il naît, alors que Lebovici avait seulement entendu parler du mot de psychodrame, d’une modification des thérapies que Madeleine Rambert pratiquait à l’aide de marionnettes. Cette anecdote souligne l’importance de la notion de jeu dans la naissance du psychodrame.

C- Le jeu psychodramatique

Les psychanalystes d’enfants sont les premiers à avoir introduit le jeu dans la thérapie. Cette notion est au cœur du psychodrame analytique et permet d’en saisir la spécificité. Comme nous le verrons, le jeu est tout d’abord la voie d’accès vers les fantasmes de l’enfant. Il est ensuite le lieu où s’élabore un espace potentiel. Le psychodrame est enfin une pratique groupale dans laquelle les co-thérapeutes jouent un rôle essentiel.

1. Modifier la cure type

Chez les enfants, l’apparition du langage dans la cure psychanalytique classique est difficile. Afin de faciliter le langage, les psychanalystes ont été contraints de modifier le protocole de la cure-type. Ainsi, pour pouvoir l’appliquer aux enfants, ceux-ci vont associer le langage à un autre moyen de communication: le jeu. Cette dimension ludique va se retrouver dans le jeu psychodramatique. Ainsi, selon Serge Lebovici, « toute l’organisation de ce qu’en psychanalyse on appelle mécanismes de défenses du Moi se retrouve dans cette activité ludique qui, très vite, prend son double aspect : elle est réellement vécue, elle ne cesse d’être perçue par l’enfant comme fictive. Cette contradiction inhérente à la structure du jeu lui donne toute sa valeur dynamique [6]»

C’est Mélanie Klein qui introduit le jeu comme un matériel susceptible d’interprétation dans le cadre de la situation transférentielle. Les jeux donnent accès aux fantasmes du sujet autour duquel s’instaure une relation transférentielle/contre transférentielle entre l’enfant et l’analyste.

2- Entre le pouce et l’ours en peluche…

La spécificité du psychodrame individuel par rapport au jeu thérapeutique tient dans la pluralité des psychodramatistes dont la fonction consiste à tenir le rôle qui leur est attribué par le sujet. Dans ce contexte, la relation transférentielle se trouve diffractée sur le meneur de jeu et les co-thérapeutes. Ces derniers représentent les diverses identifications du sujet, révélant, en fonction du rôle qu’il attribue à tel ou tel psychodramatiste, l’évolution de sa relation transférentielle. Ainsi, le transfert est moins massif que dans une relation thérapeutique duelle.

Ensuite, à partir de la règle du « faire semblant » et du choix d’un personnage, le psychodrame se présente comme un espace intermédiaire entre le monde intérieur de l’enfant et le monde extérieur. Il joue alors le rôle de ce que Winnicott nomme dans  Jeu et réalité, « l ’espace potentiel »et qu’il définit comme « l’aire intermédiaire d’expérience qui se situe entre le pouce et l’ours en peluche, entre l’érotisme oral et la véritable relation d’objet, entre l’activité créatrice primaire et la projection de ce qui a été introjecté[7] ». Le jeu apparaît ainsi comme un médiateur du « je », situé entre le réel et l’imaginaire dans un entre-deux permettant le déploiement d’un jeu fantasmatique. Le jeu est précurseur de l’activité fantasmatique et permet à l’enfant de façonner sa place singulière et sociale, actuelle comme future, via des scenarii fantasmatiques. Il se fait le lieu d’anticipation d’un autre « je » dans le jeu. Et le psychodrame d’apparaître comme une aire intermédiaire favorable à la construction de l’identité de la personne[8].

3- D’une pratique collective : le jeu des co-thérapeutes

Comme nous l’avons vu, c’est la capacité à jouer et à prendre un rôle qui représente le facteur stimulant essentiel du psychodrame. Cette activité en apparence ludique introduit une « aire intermédiaire » entre le dedans et le dehors, entre l’analyste et l’analysant. L’attribution d’un rôle est une invitation à entrer dans un personnage qui facilite la spontanéité du sujet. Ainsi, les choix et les hésitations du patient dans la distribution des rôles sont à comprendre comme des révélateurs de ses conflits, de ses identifications, de ses défenses.

Dans le psychodrame individuel, la capacité du patient à jouer un autre personnage que le sien est souvent considérée comme un moment productif de la cure, car il témoigne de l’acquisition d’une sécurité suffisante, et ouvre la voie à une distanciation.

Les co-thérapeutes représentent les diverses identifications du patient, révélant, en fonction du rôle attribué par ce dernier à tel ou tel psychodramatiste, l’évolution de sa relation transférentielle. C’est ainsi que Kestemberg et Jeammet, dans Le psychodrame psychanalytique expliquent, que pour le sujet, « l’évolution de ses choix dans le temps est en effet révélatrice de l’établissement des liens transférentiels et de la distribution des imagos des co-thérapeutes. Leur permanence comme leur changement deviennent alors autant de points de repères de l’évolution de la dynamique transférentielle[9] ».

Le psychodrame analytique est donc un collectif, et ceci à double titre. Activité groupale, il met également en scène une représentation de la psyché en tant qu’elle est une configuration d’instances souvent en conflit. Comme le remarque P. Sullivan lors du colloque « Psychothérapies à l’adolescence » organisé par l’association du centre Etienne Marcel, le 23 Novembre 2007, « le psychodrame, par la multiplication de ses intervenants, reproduit ces conflits d’instances. Les patients s’y opposent dans un premier temps, mais ils sont souvent rapidement séduits par le jeu qui favorise cette intériorisation ». L’adolescent, en particulier, organise un procès des figures internes, des imagos : il juge un parent, il juge un co-thérapeute qui a mal interprété, et ainsi de suite. Le psychodrame permet ainsi au patient « d’habiter le lien de la projection » et non de projeter uniquement ses représentations internes.

Pour conclure, plus qu’un cadre, le psychodrame est un socle conceptuel qui laisse  aux thérapeutes une grande liberté dans leur pratique. Il permet le passage, dans le jeu, de l’expression de comportements manifestes du sujet à la prise de conscience de l’existence de son monde interne. Son objectif est de conduire à la libre association, à l’assouplissement des frontières entre conscient et inconscient, entre le dedans et le dehors, permettant ainsi la familiarisation du sujet avec ses conflits et ses désirs.


[1]. Aristote, Poétique, Paris, Les Belles Lettres, 2002.

[2]. Nietzsche, F., La naissance de la tragédie, trad. G. Bianquis, Paris, Gallimard, 1962.

[3]. Dans Artaud, A., Le Théâtre et son double, Paris, Gallimard, 1944.

[4]. Freud, S. (1900), L’interprétation des rêves, trad. I. Meyerson, revue par D. Berger, Paris, PUF, 1967, p.241.

[5]. Moreno, J.L., Psychothérapie de groupe et psychodrame, trad. A. Ancelin-Schützenberger, Paris, PUF, 2007.

[6]. Lebovici S., (1958) « Bilan de dix ans de psychothérapeutique par le psychodrame chez l’enfant et l’adolescent », La psychiatrie de l’enfant, vol. I, n°1, p. 65.

[7]. Winnicott, D.W., Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975, p.8.

[8]. Jean-Marc Dupeu souligne l’importance de cette caractéristique du psychodrame dans le choix des indications. Le dispositif psychodramatique permet d’instaurer avec un patient psychotique ou d’organisation limite une situation rendant possible la mise en jeu d’un transfert qui contourne le risque de la dérive persécutive ( Dupeu, J.M.; L’intérêt du psychodrame analytique. Paris, P.U.F., 2005).

[9]. Kestemberg, E., Jeammet, P., Le psychodrame psychanalytique. Que sais-je? P.U.F.. 1987, p.37.

La résilience ou "l’enfant pissenlit".

Cet article est issu d’un mémoire de fin d’étude d’éducateur spécialisé rédigé par Alexandra Joly. Il présente la place du concept de résilience dans le travail de l’éducateur.

Les enfants se retrouvant en foyer ont eu un parcours de vie souvent difficile, et ce, pour de multiples raisons. Ils ont pu parfois vivre des événements traumatisants. Les éducateurs doivent prendre en compte ce passé pour diriger leurs actions et relations éducatives.
Néanmoins, il ne faut pas se focaliser sur l’évènement traumatisant de l’enfant, car cela peut être très stigmatisant et serait ne pas prendre en compte la personne de façon inconditionnelle. « Quand les blessés de l’âme vivent dans une culture pétrifiée qui les juge d’un seul regard et n’en change plus, ils deviennent victimes une deuxième fois ».
La résilience est, me semble t-il, une des références essentielles du travail de l’éducateur. C’est-à-dire, faire en sorte que l’enfant continu à grandir, à se construire et s’inscrire socialement comme une personne lambda, malgré les traumatismes qu’il aurait pu vivre.
La résilience est le processus qui permet de résister à un traumatisme et/ou de se reconstruire après lui. (La résilience).
Les Norvégiens utilisent parfois l’expression loevetannbarn, « l’enfant pissenlit ». En effet, cette plante pousse partout, y compris dans des conditions extrêmes. Et par ses semences qui flottent dans l’air, elle symbolise bien l’effet positif que les résilients peuvent avoir sur leur entourage. Je trouve que cette métaphore convient très bien à Maya qui, malgré un vécu traumatisant, a d’une façon générale une joie de vivre et un regard positif sur la vie.
Facteurs de résilience:
Joseph Rouzel dans un de ses articles, critique le concept de résilience en avertissant qu’il ne s’agit pas d’une simple volonté personnelle ; qu’il suffirait de le vouloir pour s’en sortir.
Dans « le bonheur est toujours possible », J. Lecomte et S.Vanistendael expliquent bien que de nombreux facteurs externes sont nécessaires pour permettre la résilience : l’amour, l’amitié, l’humour, la découverte d’un sens à la vie, l’estime de soi, le projet, l’acceptation, nombreux sont les facteurs aidant à la résilience.
Toutefois, ce qui est valable pour l’un ne fonctionnera par pour l’autre. Ces deux auteurs reprennent certaines idées de Cyrulnik comme la nécessité d’une aide extérieure et notamment la rencontre avec un tiers, que Cyrulnik nommera « tuteur de résilience ». Ce dernier aidant pour que s’opère le travail de dépassement du traumatisme. De part sa mission, l’éducateur est tout désigné pour être investi par l’Autre comme possible tuteur de résilience. D’après, Lecomte, un des facteurs essentiels de la résilience est l’acceptation d’autrui qui peut se montrer par le temps que l’on accorde à la personne. « Donner du temps à l’autre c’est reconnaître qu’il existe, c’est lui accorder de l’importance, c’est finalement donner un peu de sa propre vie. ».

Sur le suicide au travail II

Vous pouvez consulter la première partie de cet article ici.

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Le discours du patronat

Le discours des instances patronales concernant les suicides perpétrés sur les lieux de travail privilégie les approches individualistes du suicide qui se focalisent sur les fragilités individuelles. Ainsi, la causalité est à chaque fois attribuée aux difficultés familiales et personnelles des victimes, sans jamais engager la responsabilité de l’organisation du travail dans la survenue des décompensations et actes suicidaires. De la malheureuse phrase de M.Lombard (PDG de France Télécom) à propos de la "mode des suicides", aux discours que l’on entend quotidiennement concernant la fragilité de ceux qui se suicident, il semble qu’à chaque  fois la hiérarchie élude son implication dans les décès. Le lien entre les modes de management et les nouvelles formes d’organisation du travail et les suicides qui apparaissent sur le lieu de travail n’est jamais fait.

La question des medias

On l’a déjà dit au début de cet article, les medias ont fait une place considérable à la question de la souffrance au travail et notamment au thème du suicide au cours des derniers mois (il en était temps!). Bien entendu il est d’une importance cruciale de porter cette question au sein de l’espace public, de façon à ce que puisse s’engager le débat sur la souffrance et ses causes dans le monde du travail. Effectivement, il me semble qu’il est important de divulguer et de laisser s’affronter les diverses thèses scientifiques qui s’opposent sur la question au sein d’un espace élargi qui ne se résume pas uniquement aux milieux de spécialistes.

Néanmoins, on peut se demander s’il  n’existe pas un risque réel de provoquer, par cette médiatisation du phénomène des suicides, un effet "déclencheur" ou facilitateur, qui pourrait provoquer une nouvelle vague de suicides (au cas où il serait légitime de parler de "vague" de suicides)? Serait-on, par la divulgation et par le débat public, à l’origine de nouveaux décès (et cela sans préjuger par ailleurs de la nécessité de ce débat)?