Présentation de la pensée de Wilfred Bion : la place de l’autre


La théorie de Wilfred Bion est assez fascinante. Elle porte sur la genèse de l’appareil psychique, et l’assimilation du monde extérieur. On peut ainsi dire en gros, qu’elle s’étaye, qu’elle s’appuie, sur l’appareil digestif : on avale des expériences, et on en recrache certaines.

Le deuxième point fondamental de sa théorisation, c’est l’importance de l’autre, de l’objet externe, dans cette métabolisation du monde. C’est ce que nous allons rapidement survoler.

W.R. Bion

Remarque: Cet article appartient a une série d’article publiés sur le site Philautarchie aujourd’hui fermé. Ces articles n’étant plus disponibles sur le net nous nous permettons de les présenter sur notre blog (voir à ce propos l’article de présentation sur Philautarchie dans cette même catégorie).

La Fonction Alpha

La fonction alpha est ce processus de mentalisation du monde. C’est le processus qui permet de faire de la pensée, de passer de l’expérience sensorielle, à la forme mentale de cette expérience.Bion déploie la conceptualisation suivante : 1 – Il y a des éléments qui peuvent être appréhendés par le sujet, tel des phénomènes (au sens que lui confère Kant). Ces éléments sont dit « éléments-alpha ».2 – Il y a des éléments qui ne sont pas appréhendables, qui conservent une valeur de chose en soi, mais qui continuent cependant de travailler mon expérience du monde. Ce sont des « éléments-béta »

Les éléments-béta sont des impressions de sens, et les éléments-alpha sont des éléments de pensées. C’est une délimitation assez classique, mais toute l’originalité de Bion est de penser la transformation du béta en alpha.

Cette transformation se fait par la fonction alpha. Une fois que le sujet possède cette fonction, il peut à loisir effectuer ce travail de transformation. Mais cette fonction n’est pas innée, elle s’acquiert… Nous y reviendrons plus tard, parlons à présent du non-transformé.

 

Terreur sans nom

Ce qui n’a pas pu être psychisé par la fonction alpha va conserver un statut d’indicible, d’irreprésentable. Les éléments-béta sont toxiques pour la psyché, font souffrir sans que l’on sache de quoi on souffre. Ils envahissent la psyché, la détruisent lentement.

Ces éléments sont terrifiants, car ils n’ont pas de nom. Pouvoir nommer une douleur, c’est déjà avoir la capacité à y faire face. Être dans l’incapacité à faire face à cette terreur sans nom, c’est franchement plus redoutable. C’est un peu comme chez Lovecraft, les démons rendent fou, car de par leur forme, ils dépassent l’entendement. Voir ces choses équivaut à l’explosion de sa psyché.

Mais il existe un processus qui va permettre de pouvoir gérer ces éléments indicibles.

L’évacuation

Tout comme pour l’appareil digestif, ce qui n’est pas digérable va être rejeté, vomi dans l’environnement. C’est un processus vital. Freud avait identifié dans son analyse du Président Schreber un processus qu’il a nommé projection. Il existerait ainsi une capacité à vomir du psychique. Une représentation que l’on n’oserait pas attribuer à soi-même (ex: je le déteste), va être projetée sur quelqu’un d’autre (c’est lui qui me déteste). C’est une illusion bien sûr, illusion qui consiste à attribuer à l’autre ce qui vient en réalité de soi.

Mélanie Klein développera le concept d’identification projective. Dans la projection, on jette dans un coin et on en parle plus. Dans l’identification projective, l’irreprésentable est tellement douloureux qu’il faut rester en lien, de manière symbiotique, avec la personne chez qui on identifie cette motion pulsionnelle. C’est un processus pathologique selon sa fréquence d’utilisation.On a vu que les éléments Béta intoxiquaient la psyché, car ils étaient indicibles. Si ils restent, ils détruisent tout. Alors, il faut les évacuer, les projeter. Par l’identification projective, le sujet évacue dans l’autre les éléments-béta qu’ils ne peut contenir (le terme est important) dans sa psyché. Ce sera à l’autre de contenir. On pourrait même dire qu’il est demandé à l’autre de contenir. Doucement nous nous échappons du solipsisme pour reconnaître la place de l’autre dans le maintien de la vie psychique.

La rêverie

Nous avons précédemment dit que Mélanie Klein faisait de l’identification projective un processus pathologique selon sa fréquence. Bion lui, identifiera une identification projective normale dans tout développement.

 

Le bébé vient au monde, il est assailli par des sensations, des choses terribles, telle la faim par exemple. Ces expériences, il ne peut les contenir en raison de l’immatûrité de son appareil psychique, il ne peut en faire du alpha. Alors, ce sera à l’autre de contenir ces éléments.

 

La mère viendra recevoir l’identification projective, et par sa capacité de rêverie, elle pensera ces sensations pour lui, pour qu’il puisse les reprendre secondairement. C’est comme chez les moineaux, chez qui la mère machouille déjà la nourriture avant d’en faire la becquer. Devant une expérience de faim, véritable fin du monde, la mère va venir tempérer cette explosion, de par ses paroles. « Ho, mais tu as faim, tu veux manger ». Elle donne du sens à ses éprouvés corporel, elle les psychiser. Si elle lui change sa couche à la place, ça psychise mal. La mère doit ainsi déployer une certaine fonction d’accordage (Stern) ou de miroir (Winnicott), mais c’est en temps normal un phénomène tout naturel.

 

L’appareil psychique de l’enfant grandissant dans un certain environnement sécurisé, il va voir la fonction alpha de la mère apparaître au dedans de lui. Il pourra lui-même se mettre à métaboliser peu à peu l’expérience. Ce retournement de dehors vers le dedans, c’est l’introjection, processus inauguré par Ferenczi.

 

Mais bien sûr, on ne psychise jamais tout seul. Toute la vie, l’autre reste indispensable dans ce travail de symbolisation. Un appareil psychique ne peut jamais transformer toujours tout seul l’expérience. On peut ainsi entrevoir la place de l’autre dans le processus thérapeutique.

 

Les autres articles sur Wilfred Bion:

 

3. La symbolisation : Bion, Winnicott, Rousillon.

5 réponses à “Présentation de la pensée de Wilfred Bion : la place de l’autre

  1. Merci pour la publication de cet article, clair et intéressant, qui donne envie d’en savoir davantage.
    J’ai voulu le proposer sur Psychoring car je n’y ai trouvé que celui de Duarte Rolo, mais après avoir lu l’hommage à Philautarchie, je me suis dite que vous ne l’aviez peut-être pas déjà proposé en raison du fait que vous n’en étiez pas l’auteur. Mais wikipedia m’a permis de le découvrir, comme de nombreuses autres personnes j’imagine. =)
    Une petite question: j’ai noté la référence en fin de l’article de Duarte Rolo mais auriez-vous une suggestion quant aux livres de Bion pour une première approche de son oeuvre ?

  2. Alors, ça dépend de ce qui t’intéresse:
    – si c’est les groupes « Recherches sur les petits groupes » est un classique et pas trop dur à lire.
    – « Réfléxion faite » regroupe plusieurs articles sur la question de la psychose très intéressants.
    – Je n’ai jamais lu « Aux sources de l’expérience » mais il me semble que c’est un de ces ouvrages importants aussi.

    Je pense que au fur et à mesure que tu découvriras ses oeuvres tu pourras après t’orienter vers ce qui te plaira le plus.

  3. Merci pour ces indications. Je suis davantage intéressée par l’approche des psychoses, j’irai vers Réflexion faite dans un premier temps je pense.

  4. C’est très clair,
    Grâce à vous, je comprends un peu mieux les concepts de Bion.
    Merci
    V Brebion, psy scolaire en formation.
    (Je fais un mémoire sur les liens entre premières relations mère/enfant et difficulté scolaire.)

  5. comment vous contacter Brebion ? je suis interessée pour echanger avec vous sur votre mémoire. ludivine974@hotmail.com

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