Marco Decorpeliada – Schizomètres. Par Pierre Gaudriault


 

 Cet article a été rédigé par Pierre Gaudriault, pyschologue clinicien, auteur de nombreux articles et recherches notamment sur les tests projectifs et sur les troubles du comportement alimentaire.

Ca commence par une sombre histoire psychiatrique. Marco Decorpeliada est né en 1947 à Tanger, il est le fils d’un immigré italien, géomètre de formation. En 1975, à la mort de son père, il vient s’installer avec sa mère et ses deux sœurs chez ses grands-parents à Ozoir-La-Ferrière. Il perd sa mère en 1995. Il traverse alors une période d’errance pendant laquelle il fait plusieurs séjours dans des hôpitaux psychiatriques. Il n’aura de cesse de savoir quel est son diagnostic. En 2004, il rencontre le Dr Sven Legrand qui l’encourage dans ses recherches tout en l’incitant à fréquenter les expositions d’art brut. Il mourra en 2006 en Amazonie Colombienne dans un accident d’avion, sans peut-être avoir jamais eu de réponse à sa question.

Et pourtant, il aura souvent été étiqueté à partir du DSMIV, qui est le système international de classification des troubles mentaux. Or un jour, il découvre que les produits Picard surgelés possèdent aussi des codes qui sont semblable à ceux du DSM. Par exemple, le code 12 correspond à l’intoxication au cannabis et au riz samossas aux crevettes ; le code 60.3 correspond à la personnalité borderline et aux petits pois-carottes. C’est alors qu’il va avoir l’idée du schizomètre, instrument qui permet de mettre en équation les diagnostics du DSM et les produits Picard.  Peu à peu, il va multiplier les rapprochements avec d’autres classifications, celle de Dewey pour l’ensemble des savoirs scientifiques, , celle des cent un films à voir, celle des mille et une nuits, etc. Ainsi le code 402 est celui des phobies spécifiques aussi bien que du conte du maître d’école amoureux.

A cette époque, il est régulièrement suivi en psychothérapie de groupe. Le Dr Legrand lui conseille de ne pas trop insister sur les classifications. C’est alors qu’il  a une nouvelle révélation : en tentant de rapprocher les codes des coquilles St-Jacques à ceux équivalents des troubles mentaux, il se rend compte que certains de ces codes ne se retrouvent pas dans le DSM. Stupeur ! Ainsi la classification Picard est plus complète de celle du DSM. Il va alors postuler l’existence de troubles mentaux manquants, de « troublants trous blancs » qu’il va faire figurer sur des tableaux comparatifs, habilement reproduits sur des portes de réfrigérateurs.  De fait, le DSM est beaucoup moins complet que Picard puisqu’il ne comporte que 307 codes, ce qui le met cependant en correspondance avec les 307 œuvres de Bach, le nombre de rues à Ozoir-la-Ferrière et celui des citations latines dans les pages roses du Larousse.

Tous les instruments confectionnés par Decorpeliada qui permettent d’établir ces correspondances édifiantes sont fort bien exposées au sous-sol de la Maison Rouge[1]. On y voit aussi une femme élégante dont il ne reste que le squelette et les atours chatoyants, elle tient dans ses phalanges, d’un côté un sac Picard et de l’autre un DSM serré sur ce qui lui reste de cage thoracique. Notre homme explique dans son « Petit manuel de survie » qu’il a confectionné ce pantin après avoir commis un lapsus clavieri qui lui a fait écrire « calcification » au lieu de « classification ». L’exposition se termine par une vidéo dans laquelle Antoine de Galbert, fondateur de la Maison Rouge, raconte comment et pourquoi il a accepté de la présenter. Ne manquez pas cette explication qui apporte un éclairage complémentaire à l’œuvre de Decorpeliada.

J’ai visité l’exposition le 1er avril 2010. Elle était suivie d’un exposé-débat en présence de cinq compères qui ont disserté sur ce qu’on pouvait faire avec le DSM, sur la mesure en psychiatrie, sur la structure et la suppléance en psychanalyse et sur l’Oulipo (Marcel Bénabou, un des membres fondateurs de l’Oulipou étant également un des organisateurs de l’exposition). Intéressant, mais pas toujours convainquant. Disons que ces gens-là ont eu des rapports étroits avec l’entreprise de Marco Decorpeliada  mais n’ont pas pour autant ce soir-là éclairci le rapport entre humour et délire, entre l’imaginaire et la persécution des signes. Enfin, la différence entre classification et mesure n’a pas été abordée. Il existe dans la pratique psychiatriques des schizomètres encore plus redoutables que le DSM et qui prétendent mesurer la folie d’une façon continue (la BPRS par exemple). Si Decorpeliada vivait encore, il pourrait utilement comparer la mesure de l’angoisse à celle de la taille des réfrigérateurs…

 

Pierre Gaudriault

 


[1] La Maison Rouge. 10, bd de la Bastille – 75012 Paris (métro : Quai de la Rapée ou Bastille). Exposition du 18 février au 16 mai 2010.

2 réponses à “Marco Decorpeliada – Schizomètres. Par Pierre Gaudriault

  1. Vincent Joly

    Une histoire tout à fait incroyable. Cela me fait penser à l’obsession d’Enki Bilal pour les échelles dans la trilogie Nikopol. Dans un match de Chess-Boxing (mélange de boxe et de jeu d’échec devenu depuis une discipline officielle), la violence est par exemple mesurée sur l’échelle Milosevic est son dépassement sur l’échelle de dépassement des échelles..

    Pour le reste, Decorpeliada n’a pas encore accédé à la célébrité posthume puisque un article à son propos a été refusé par Wikipedia faute de notoriété. Voir à ce propos : http://fr.wikipedia.org/wiki/Discussion_utilisateur:Pvin

  2. Vincent Joly

    Le même collectif oulipien (l’Ouspypo si j’ai bien compris) à l’origine de Decorpeliada avait déjà créé, il y a quelques annés un dictionnaire de 789 néologismes lacaniens.
    Quelques exemples:
    n’hommer v. tr. Tout homme est un animal à moins qu’il ne se n’homme; varité n. f. Il faudrait voir s’ouvrir à la dimension de la vérité comme variable, c’est-à-dire de ce que, en condensant comme ça les deux mots, j’appellerai la variété avec un petit e avalé, la varité; remparder (se) v. pron. Ce n’est pas le fort de ceux qui dans notre discipline se rempardent à plus grand bruit derrière la primauté de la technique; ou encore vivotage n. m. Sa présence au coeur même de la menée humaine, à savoir de ce vivotage au milieu de la forêt des désirs.
    789 néologismes de Jacques Lacan. Glossaire et listes; par M. Bénabou, L. Cornaz, D. de Liège et Y. Pélissier. EPEL, 2002

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