L’adolescence et la mort, Approche psychanalytique, Yves Morhain, -par Jean-Luc Vannier


L’adolescence et la mort, Approche psychanalytique, Sous la direction de Yves Morhain, Coll. « Explorations psychanalytiques », Editions In Press, 2011.

 

L’intensité du cataclysme pubertaire, les profonds et douloureux remaniements psychiques qu’il entraîne de même que les dangereuses conduites corporelles, hétéro ou homo-agressives, qu’il suscite indiquent que l’adolescent se confronte à ce moment-là avec la mort. La sienne propre comme celle projetée ou fantasmée des autres et qui lui tient lieu de miroir. Qu’ils la nomment passage, rupture, moment psychotique, discontinuité ou initiation, tous les spécialistes s’accordent à reconnaître l’exceptionnalité de cette période adolescente qui semble à la fois mêler enfance et âge adulte dans un fondu-enchaîné à même d’effacer provisoirement les repères du temps et les limites de l’espace : « mourir à l’enfance et survivre pour devenir adulte » explique ainsi le psychanalyste Yves Mohrain dans l’introduction d’un ouvrage collectif conçu sous sa direction, paru chez In Press et qui rassemble les contributions des plus grands professionnels de la psyché sur le sujet, à l’image de Philippe Gutton, de François Pommier ou de René Roussillon.

« C’est au moment où il est capable de donner la vie que l’adolescent se trouve confronté à la mort » précise le professeur de psychopathologie à l’Université de Lyon 2. Comme si le réinvestissement subi de la pulsion sexuelle inscrivait le corps dans le cycle des générations. Et en traçait le terme. D’où un « spleen », forme de « mélancolisation » que l’adolescent cherche à contourner dans l’illusion et les excès de la consommation. Et dans l’absorption de substances psychoactives. Peut-être pourrait-on objecter à Yves Mohrain son idée de ranger côte à côte cannabis et cocaïne qu’il définit comme des « médiateurs » destinés à « consolider un idéal de virilité ». Ces drogues possèdent chez les jeunes des fonctions pourtant bien différenciées : selon les expériences cliniques de l’auteur de ce compte rendu, la première vise à maintenir à distance un réel perçu comme largement hostile tandis que la seconde a pour finalité de prolonger artificiellement la participation active à un environnement donné. Passer du cannabis qui sert parfois à « se fondre dans la masse de ceux qui fument déjà » à la cocaïne implique un « saut qualitatif » que de nombreux jeunes, sensibles dans cette période aux peurs intrusives distinguant sans peine « fumer » et « ingérer », se refusent à franchir. Ce que le psychanalyste et universitaire à Paris VII François Richard, citant les travaux du psychosomaticien G. Szwec, présente quant à lui comme un « procédé auto-calmant » qui réalise un « début de lien en même temps qu’un arrêt du traumatisme ».

Preuve, pour Philippe Gutton, de ce « refus des idéaux ordinaires », le « martyre » adolescent prend la forme en apparence contradictoire d’un « assujettissement » qui « reflète la dimension active de la dépression d’idéalité » et devient un « argument des attaques du corps ». Une relation ambiguë avec une souffrance consentie à défaut d’être dominée. Une victoire à rebours que l’auteur du célèbre « Le pubertaire » (PUF, 1991) illustre d’une citation de Nietzsche « Tout ce qui ne me tue pas, me rend plus fort ».

Une position en étau d’autant plus intenable que l’adolescent se débat, selon les cas cliniques exposés par François Pommier dans son texte « Deuils interminables, regrets éternels », dans le double registre de la mort et de la sexualité. Pour le spécialiste de ce sujet ( https://paradoxa1856.wordpress.com/2011/05/12/mort-et-travail-de-pensee-sous-la-direction-de-francois-pommier-par-jean-luc-vannier/ ), le réaménagement de la vie sexuelle de l’adolescent endeuillé le tiraille entre « l’incapacité de se poser face au monde extérieur » et « l’incapacité de dégager le monde extérieur de lui-même ». René Roussillon insiste pour sa part sur le processus « variable sur plusieurs années » et qui fait de l’adolescent un « migrant » traversant une « période d’entre-deux ». Dans sa passionnante contribution intitulée « la mort et l’intégration : vers une psychopathologie du pot au noir », le psychanalyste lyonnais met en avant la « passivation première » -le corps qui impose ses mutations physiques à la psyché- susceptible, comme l’orgasme, de replonger l’adolescent dans des « hallucinations primitives » : « acte de passage » plutôt que passage à l’acte lourdement lesté des incertitudes navigatrices dans ce franchissement du « pot au noir ». Lorsqu’il est réussi, en partie grâce aux réponses fournies par l’environnement, ce dernier devient synonyme de « conquête d’une psychologie individuelle ».

L’actualité souvent tragique qui associe mort et adolescence fait ensuite l’objet de plusieurs réflexions pointues : dans leur texte « Les Identifications Héroïques dans le suicide à l’adolescence », le clinicien aixois Jean-Louis Pedinelli et sa collègue Agnès Bonnet rappellent que la « rencontre avec la mort confère au suicidant une puissance dont nous sommes les témoins ». En insistant sur la « mort tentative de libération » et « acte libératoire permettant d’échapper à l’objet », ces deux auteurs mettent en exergue ce geste ultime de liberté en se rapprochant des considérations de Vincent Di Rocco dans « La mort du rêve ». Considérations empruntées à René Roussillon sur le « lien intime et paradoxal entre la mort de soi et l’appropriation de soi ». De quoi conclure, à l’image du dernier article signé du psychanalyste Rémy Pottier « La violence au virtuel, actuel de la mort à l’adolescence », sur un inquiétant constat : de nous jours l’adolescent est mis très tôt -trop tôt ?- en « interaction avec la technique » pour ne pas dire branché in utero avec le cyberespace si l’on prend en compte les photos de bébés, voire d’échographies mises en ligne sur Facebook par certains des parents. Au risque d’une double épreuve mortifère : le regard d’un avatar qui ne saurait se constituer en autre identificateur et la résurgence d’une croyance infantile en l’immortalité./.

Nice, le 3 novembre 2011

Jean-Luc Vannier

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