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L’effort pour rendre l’autre fou (1959), H.Searles

mai 1, 2008 · 4 commentaires

Ce texte est une courte synthèse du célèbre article de Harold Searles.

 

L’effort pour rendre l’autre fou (1959), Harold Searles

 

“L’individu devient schizophrénique, en partie, à cause d’un effort continu – largement ou totalement inconscient – de la ou des personnes importantes de son entourage pour le rendre fou.

 

Les modes selon lesquels on rend l’autre fou

 De manière générale, l’instauration de toute interaction interpersonnelle qui tend à favoriser un conflit affectif chez l’autre – qui tend à agir les unes contre les autres différentes aires de la personnalité – tend à rendre l’autre fou (c’est-à-dire schizophrène).

On constate souvent  dans l’histoire des schizophrènes que l’un des parents (ou les deux) n’a cessé de faire appel à la sympathie de l’enfant et à ce qu’on pourrait appeller une intervention thérapeutique de sa part, tout en rejetant ses efforts pour aider, si bien que la sympathie sincère de l’enfant et son désir d’aider (fidélité fanatique du patient au parent) ont fini par se combiner à une culpabilité, à une rage, et peut être surtout à un sentiment d’impuissance et d’inutilité personnelles (la dénégation parentale se répétant, l’enfant n’arrivait pas à développer une épreuve de réalité adéquate). Dans ce contexte, Bateson et ses collaborateurs ont montré l’importance des injonctions parentales de nature contradictoire ou “double entrave”(double bind), dans l’étiologie de la schizophrénie.

Une autre technique, étroitement liée à celle de la stimulation-frustration, consiste à traiter l’autre à deux niveaux de relation (voir plus) n’ayant absolument aucun rapport entre eux. Cette technique tend à forcer l’autre à dissocier sa participation à l’un ou l’autre de ces niveaux: il sent, en effet, que ce serait “follement” inadéquat de réagir en fonction de ce niveau particulier puisque celui-ci semble n’avoir absolument aucun rapport avec ce qui se passe à l’autre niveau, plus conscient et plus manifeste.

Encore une autre technique, étroitement apparentée à celle qui consiste à entrer en rapport avec l’autre à deux niveaux distincts en même temps, consiste à passer brusquement d’une longueur d’onde affective à une autre, comme le font si fréquemment les parents des schizophrènes.

Chacune de ces techniques tend à saper la confiance de l’autre dans la fiabilité de ses propres réactions affectives et de sa propre perception de la réalité extérieure. Cette technique est en rapport avec d’autres domaines tels que la politique internationale si on pense aux techniques de lavage de cerveau.

Dans la vie de l’enfant qui deviendra schizophrène, le retour régulier de comportements du parent qui soumettent l’intégration à un travail d’érosion empêche que l’enfant se tourne vers d’autres personnes susceptibles de valider ses propres réactions affectives et de l’assurer contre la crainte que le parent à fait naître en lui: la crainte qu’il ne soit “fou” puisque ses réactions au parent sont si “irrationnelles”.

 

Motifs sous-jacents à l’effort pour rendre l’autre fou

 1°L’effort pour rendre l’autre fou peut consister, avant tout autre chose, en l’équivalent psychologique du meurtre; il peut, en effet, représenter essentiellement une tentative de destruction de l’autre. On touche ici au problème des “souhaits de psychose”, entièrement analogues aux “souhaits de mort”. Les patients qui se sentent coupables de “souhaits de psychose” donnent l’impression de sentir qu’ils ont été les gagnants dans la lutte avec le parent – cette lutte où chacun s’efforçait de rendre l’autre fou – et l’apparition, ensuite, de leur propre psychose semble être partiellement attribuable à la culpabilité et à la crainte de la revanche du patient, issues de cet ancien duel.

2°L’effort pour rendre l’autre fou peut être motivé par un désir d’extérioriser – et ainsi d’éliminer – la folie que l’ont sent menaçante en soi. Ainsi les familles de schizophrènes ont tendance à traiter le patient comme le “fou” de la famille, le dépositaire de toute la folie des autres membres du groupe familial. La folie du patient consiste, en une bonne part, en l’introjection d’un parent fou (en général la mère). Le patient l’aime tellement qu’il sacrifie sa propre individualité en développement à la symbiose si indispensable au fonctionnement de la personnalité de la mère.

3°On peut trouver un autre motif dans le désir de voir cesser une situation conflictuelle intolérable et pleine d’incertitude.

4°Les patients finissent par s’apercevoir, au fil des années, que tel ou tel de leurs parents était “un peu fou”. Ils avaient l’impression que les signes de la folie du parent étaient si subtils – ne se révélant que dans leur propre relation avec le parent – qu’ils étaient les seuls à pouvoir en mesurer toute l’étendue. Ainsi, l’enfant est tenté d’encourager le parent à devenir assez manifestement psychotique – tenter de pousser le parent à une folie évidente pour tous et pas seuleument pour lui: la famille et la collectivité partageront avec lui son fardeau.

5°L’un des motifs les plus puissants et les plus souvent rencontrés est le désir de trouver une âme soeur pour adoucir une solitude insupportable. Le parent précairement intégré est le type même de l’individu profondément seul qui cherche avidement quelqu’un avec qui partager ses expériences affectives intimes et sa vision déformée du monde. Ce parent est fréquamment idéalisé et il se voit souvent clivé en deux parties, l’une étant la personnification du mal et l’autre la personnification de la puissance protectrice aimante. Le patient se clive aussi en “bon soi” et “mauvais soi” ainsi que le “bon autre” et le “mauvais autre”.

6°Un mode de participation interpersonnelle qui a toutes les caractéristiques d’un effort pour rendre l’autre fou peut être motivé par un désir conscient ou inconscient d’encourager l’autre dans le sens d’une intimité plus saine, d’une meilleure intégration, à la fois interpersonnelle et intrapersonnelle. C’est-à-dire qu’ici l’effort conscient ou inconscient consiste à activer dans la personnalité de l’autre, les éléments dissociés ou refoulés afin que son moi soit submergé par l’accession de ces éléments à la conscience, mais que son moi les intègre. Ainsi, cet effort peu être très voisin d’un effort visant à faciliter l’intégration de l’autre, effort que l’on peut considérer comme l’essence même d’une relation d’amour.

7°Le motif suivant est lié au fait que la mère du schizophrène met l’enfant devant une menace: elle deviendra folle s’il devient un individu en se séparant d’elle psychologiquement. Ainsi, le désir d’individuation de l’enfant peut être vécu par lui comme un désir de rendre la mère folle. De ce fait, l’enfant est incapable de faire la distinction entre, d’une part, son propre effort d’individuation – normal et précieux – et d’autre part un désir monstrueux – auquel la mère va constament réagir – de rendre sa mère folle.

8°Le dernier motif est très souvent le plus puissant de tous. Il s’agit  d’obtenir, de perpétuer ou de retrouver les gratifications inhérentes au mode de relation symbiotique. On s’aperçoit le plus souvent que l’effort pour rendre l’autre fou, ou pour perpétuer sa folie, repose sur l’effort inconscient des deux participants pour essayer d’obtenir la gratification qu’offre un mode de relation symbiotique “fou”.

 

La relation patient-thérapeute

Avec ce type de patients, le thérapeute se voit onbligé de faire un effort particulier au cours de scéances pour maintenir sa propre santé mentale. L’effort du thérapeute provient de deux sources:

-     la nature du transfert du patient sur lui (relation du type “rendre fou-être rendu fou”).

-     Un trait de caractère du thérapeute se présentant sous la forme d’un tendance inconsciente à rendre fou l’autre quel qu’il soit, du moment que sa relation avec lui est suffisament étroite.

Ainsi, la relation patient-thérapeute se caractérise avant tout par une lutte des deux participants pour se rendre mutuellement fous.”

 

Duarte Rolo

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Catégories : Psyché
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4 réponses jusqu'à présent ↓

  • morvan // janvier 16, 2009 à 6:31

    Je trouve que Searles a très bien analysé ce qui peut rendre un enfant fou dans une famille; le même type de tendance inconsciente peut parfaitement se retrouver dans une institution soignante.
    Malheur à celui qui lève le lièvre, je ne plaisante pas. C’est pourquoi les enfants et adolescents des systèmes de santé peuvent sortir de ces lieux d’enfermement encore plus abîmés qu’ils n’y sont rentrés, si on peut résumer rapidement les choses.

  • janin // juillet 28, 2009 à 9:35

    je trouve que c’est la meilleure explication que je n’ai jamais lue ,pourquoi est ce que la thése de la mére possessive a été abandonnée aujourd’hui ,l’exemple que je connais en ait la vérification supréme ,j’invite tous les psy de schyso à expliquer cela à leurs patients et à démystifier ces connes ravageuses ,le jour ou les schysos pourront dire merde à leurs méres elles récupéreront enfin leurs venain .

  • lou // octobre 1, 2009 à 9:24

    Je trouve cette explication bien plus convaincante que les interprétations purement physiologiques (sciences cognitives et psychiatrie) de la skizophrénie. Ces dernières sont probablement plus rassurantes (elles opèrent un clvage net entre l’homme fou et l’homme sain), confortant ainsi le “non-fou” et reléguant loin de lui les maladies mentales (voire Foucault), mais ne me semblent pas satisfaisantes puisqu’elles ne prennent pas en compte les nuances de folie.
    Mais ce qui me semble le plus frappant dans cet article, c’est que l’on pourrait apliquer l’effort pour rendre l’autre fou aux méthodes actuelles de publicité notamment. Dans une pub pour du chocolat par exemple, le spectateur (et a fortiori l’enfant) est appelé très vivement à la consommation (les publicistes sont assez talentueux pour rendre ce désir quasiment irrépressible) et tout à la fois brimé dans ce désir (“ne mange pas trop sucré, pas trop gras,…”). On a bien là deux injonctions contradictoires qui, à la longue et parce qu’elles ne sont pas conscientes, sont je pense réellement perturbantes. Finalement, c’est peut-être aussi la société qui nous rend fous.

  • Vincent Joly // octobre 10, 2009 à 6:00

    Tout à fait d’accord,
    Je pense que l’on sous estime très fortement l’impact négatif de la publicité. Rappelons qu’un consommateur heureux ne sera pas insatisfait et ne consommera pas assez, il serait donc extrêmement contre-productif pour les publicitaire de chercher à rendre leur public heureux.
    Pour ce qui est de l’exemple des chocolats et autres gateaux, je suis à peu près sûr que ce genre d’injonctions paradoxales va produire une génération de boulimique (mais j’espère me tromper..)

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