Présentation de la pensée de Bion : la place de l’autre
mars 3, 2008 par Vincent Joly
La théorie de Bion est assez fascinante. Elle porte sur la genèse de l’appareil psychique, et l’assimilation du monde extérieur. On peut ainsi dire en gros, qu’elle s’étaye, qu’elle s’appuie, sur l’appareil digestif : on avale des expériences, et on en recrache certaine.
Le deuxième point fondamentale de sa théorisation, c’est l’importance de l’autre, de l’objet externe, dans cette métabolisation du monde. C’est ce que nous allons rapidement survoler.

La Fonction Alpha
La fonction alpha est ce processus de mentalisation du monde. C’est le processus qui permet de faire de la pensée, de passer de l’expérience sensorielle, à la forme mentale de cette expérience.Bion déploie la conceptualisation suivante : 1 - Il y a des éléments qui peuvent être appréhender par le sujet, tel des phénomènes (au sens que lui confère Kant). Ces éléments sont dit « éléments-alpha ».2 - Il y a des éléments qui ne sont pas appréhendables, qui conservent une valeur de chose en soi, mais qui continue cependant de travailler mon expérience du monde. Ce sont des « éléments-béta »
Les éléments-béta sont des impressions de sens, et les éléments-alpha sont des éléments de pensées. C’est une délimitation assez classique, mais toute l’originalité de Bion est de penser la transformation du béta en alpha.
Cette transformation se fait par la fonction alpha. Une fois que le sujet possède cette fonction, il peut à loisir effectuer ce travail de transformation. Mais cette fonction n’est pas innée, elle s’acquiert… Nous y reviendrons plus tard, parlons à présent du non-transformé.
Terreur sans nom
Ce qui n’a pas pu être psychisé par la fonction alpha va conserver un statut d’indicible, d’irreprésentables. Les éléments-béta sont toxiques pour la psyché, font souffrir sans que l’on sache de quoi on souffre. Ils envahissent la psyché, la détruise lentement.
Ces éléments sont terrifiants, car ils n’ont pas de nom. Pouvoir nommer une douleur, c’est déjà avoir la capacité à y faire face. Être dans l’incapacité à faire face à cette terreur sans nom, c’est franchement plus redoutable. C’est un peu comme chez Lovecraft, les démons rendent fou, car de par leur forme, ils dépassent l’entendement. Voir ces choses équivaut à l’explosion de sa psyché.
Mais il existe un processus qui va permettre de pouvoir gérer ces éléments indicibles.
L’évacuation
Tout comme pour l’appareil digestif, ce qui n’est pas digérable va être rejeté, vomi dans l’environnement. C’est un procesus vital. Freud avait identifié dans son analyse du Président Schreber un processus qu’il a nommé projection. Une représentation que l’on n’ose Il existerait ainsi une capacité à vomir du psychique à soi-même (ex: je le déteste), va être projetée sur quelqu’un d’autre (c’est lui qui me déteste). C’est une illusion bien sûr, illusion qui consiste à attribuer à l’autre ce qui vient en réalité de soi.
Mélanie Klein développera le concept d’identification projective. Dans la projection, on jette dans un coin et on en parle plus. Dans l’identification projective, l’irreprésentable est tellement douloureux qu’il faut rester en lien, de manière symbiotique, avec la personne chez qui on identifie cette motion pulsionnelle. C’est un processus pathologique selon sa fréquence d’utilisation.On a vu que les éléments Béta intoxiquaient la psyché, car ils étaient indicibles. Si ils restent, ils détruisent tout. Alors, il faut les évacuer, les projeter. Par l’identification projective, le sujet évacue dans l’autre les éléments-béta qu’ils ne peut contenir (le terme est important) dans sa psyché. Ce sera à l’autre de contenir. On pourrait même dire qu’il est demandé à l’autre de contenir. Doucement nous nous échappons du solipsisme pour reconnaître la place de l’autre dans le maintien de la vie psychique.
La rêverie
Nous avons précédemment dit que Mélanie Klein faisait de l’identification projective un processus pathologique selon sa fréquence. Bion lui, identifiera une identification projective normale dans tout développement.
Le bébé vient au monde, il est assailli par des sensations, des choses terribles, telle la faim par exemple. Ces expériences, il ne peut les contenir en raison de l’immatûrité de son appareil psychique, il ne peut en faire du alpha. Alors, ce sera à l’autre de contenir ces éléments.
La mère viendra recevoir l’identification projective, et par sa capacité de rêverie, elle pensera ces sensations pour lui, pour qu’il puisse les reprendre secondairement. C’est comme chez les moineaux, chez qui la mère machouille déjà la nourriture avant d’en faire la becquer. Devant une expérience de faim, véritable fin du monde, la mère va venir tempérer cette explosion, de par ses paroles. « Ho, mais tu as faim, tu veux manger ». Elle donne du sens à ses éprouvés corporel, elle les psychiser. Si elle lui change sa couche à la place, ça psychise mal. La mère doit ainsi déployer une certaine fonction d’accordage (Stern) ou de miroir (Winnicott), mais c’est en temps normal un phénomène tout naturel.
L’appareil psychique de l’enfant grandissant dans un certain environnement sécurisé, il va voir la fonction alpha de la mère apparaître au dedans de lui. Il pourra lui-même se mettre à métaboliser peu à peu l’expérience. Ce retournement de dehors vers le dedans, c’est l’introjection, processus inauguré par Ferenczi.
Mais bien sûr, on ne psychise jamais tout seul. Toute la vie, l’autre reste indispensable dans ce travail de symbolisation. Un appareil psychique ne peut jamais transformer toujours tout seul l’expérience. On peut ainsi entrevoir la place de l’autre dans le processus thérapeutique.